Quand Jolicloud a commencé à pointer le bout de son nez, j’ai eu la chance d’avoir une invitation pour participer à l’alpha. Qu’est-ce qu’était Jolicloud à l’époque ? Un OS Linux bien fait avec plusieurs fonctions sociales intégrées, une interface conviviale et très bien adaptée aux netbooks. Venant de l’univers Ubuntu après avoir été quelques temps sur OpenSuse, mes repères n’étaient clairement pas perdus : j’avais l’impression (seulement l’impression ?) que Jolicloud était une surcouche graphique d’Ubuntu.
Pourquoi « cloud » ? Et bien parce que l’intérêt de cet OS était précisément d’amener, bien avant Chrome OS, la possibilité de synchroniser à peu près tout « over the air ». Pour ça, la distribution de base incluait des services comme Dropbox qui se synchronisaient avec un « compte Jolicloud ». Ce compte permettait d’interagir avec les autres utilisateurs, de centraliser les médias sociaux, mais également de sauvegarder vos paramètres, de retrouver vos ordinateurs où l’OS était installé, bref, c’était un grand pas en avant sur le terrain d’un Chrome OS qui se faisait discret.
Pourquoi le comparer à Chrome OS ? Parce que c’était ce qui revenait sur toutes les lèvres : Jolicloud taclait l’OS de Google avant sa sortie et s’en sortait bien. J’écrivais quelques temps après un article pour The Chrome Source, comparant ce que j’avais vu de Chrome OS avec mon expérience de Jolicloud, dans mon anglais de frenchy. Même si je concluais ce « combat » par une égalité de fait, les deux systèmes ayant leurs plus et leurs moins, Jolicloud avait une longueur d’avance à l’époque : la base de l’OS était « en dur », tout pouvait être configuré comme une distrib’ linux, l’explorateur de fichier parcourait vos disques durs, bref.
A l’époque, j’encensais ces caractéristiques de Jolicloud, en affirmant que Chrome OS se planterait s’il ne laissait pas les utilisateurs utiliser leur OS sans connexion. Le drame arrive quelques temps après : au lancement du Chrome Webstore, les équipes derrière Jolicloud décident de mettre leur bureau virtuel sur ce market comme une application web. Encore un petit tacle à Google, puisque l’application est devenue très vite extrêmement populaire. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.
Parce que le pire arrive. Quelques mois plus tard, un tweet annonce des changements radicaux : d’un côté, il y aura un Jolicloud de type « application », qui, selon la feuille de route, devrait se décliner sur Android, par exemple. De l’autre côté, il y a l’annonce de Joli OS, qui est censée être la version « installable » de Jolicloud. On aurait pu croire que les changements auraient été simplement esthétique, mais non, et c’est bien là le problème.
Joli OS a intégré les avancées de Jolicloud (l’application, vous ne suivez pas !) et a complètement abandonné l’aspect « surcouche » qu’il avait avant. Nécessaire pour se construire une image ? Certes, je le conçois, mais voilà la liste des aberrations rencontrées, issues de cette modification :
- Tout se passe à l’écran dans Chromium et donc tout est contrôlé par des liens hypertextes. Faites un clic droit sur votre interface, vous aurez un beau menu contextuel de navigateur, avec des « affichez le code source » et autres informations complètement inutiles.
- Du coup, ne pensez pas copier un document depuis l’interface, ce que vous voyez n’est qu’un lien vers votre document.
- L’explorateur de fichier est devenu, lui aussi, un module pensé comme on pense un site internet : simplement des clics gauche et des « retours à la page précédente », de lien en lien.
- La page « configuration » a complètement disparue, ici, point d’accès au terminal, aux paramètres ou autres gestionnaires que l’on trouve traditionnellement sur Linux : le lien vous amènera vers une fenêtre de… configuration de votre compte Jolicloud.
- Si vous voulez quand même trouver un terminal par exemple, il faudra chercher « terminal » dans la barre de recherche… et prier pour que l’application que vous cherchez ait le nom dont vous vous souvenez.
- D’ailleurs, le système a pris la plupart de ses applications de l’interface Jolicloud web, c’est-à-dire des applications web. Vous croyez télécharger un jeu libre, vous ajoutez en fait un lien vers une page web.
- L’OS vérifie les mises-à-jour disponibles à chaque lancement… c’est bien, mais s’il n’y a pas internet…
- … tout est fini. Si par malheur, vous êtes offline, il est IMPOSSIBLE d’accéder à tout ça. Bah oui, les liens deviennent grisés, la barre recherche n’est plus opérante. Vous n’aurez accès qu’à vos applications installées et non connectées et à la page de configuration de votre compte. Et là, on se dit qu’il y a un problème : il n’y a pas UN SEUL moyen d’accéder à l’explorateur de fichier autrement que par un lien. Si le lien ne répond pas, c’est mort. Même chose pour la configuration, bref, tout ce qui n’est pas « l’enrobage » de l’OS disparaît de votre portée. Imaginez que sous Windows, vous n’ayez que la barre des taches avec Word, la touche « Ordinateur/Poste de Travail » grisée, non cliquable et le clic droit affichant le menu contextuel d’Internet Explorer. L’enfer, hein ?
Mise en situation de cette découverte : j’avais prévu de bosser toute l’après-midi sur mon netbook, dans une salle sans accès au net (oui, ça existe encore… la Bibliothèque Nationale de France n’a pas d’accès Wi-fi). J’avais pris les documents à travailler sur une clef USB. Au démarrage de l’ordinateur, je vois tous ces liens grisés, je constate l’impossibilité de faire quoi que ce soit pour accéder à mes fichiers, je ne désespère pas : la clef va s’ouvrir et va me donner une fenêtre de l’explorateur.
Niet. La clef était bien enfoncée, mais rien ne se passait. Comment trouver mes fichiers ? J’ai passé plus de 30 minutes à m’énerver, à spammer Twitter mon énervement qui montait à chaque clic droit m’affichant le menu contextuel de Chromium, bref. J’ai finalement réussi en ouvrant Open Office, et en allant chercher à la main mes fichiers sur la clef depuis la fenêtre « ouvrir un nouveau document » et de la laisser brancher pour éditer directement les fichiers à la source. Pratique, n’est-ce pas ?
Et là, je me suis rendu compte que le tout cloud était une impossibilité de fait et que Chrome OS, basé sur un navigateur, aurait très certainement ce genre de bugs incroyables. Cela me fait vraiment de la peine, parce que j’aimais vraiment Jolicloud et revenir à une distribution « bureau » est assez pénible. Mais jusqu’à ce qu’ils fassent marche arrière et redonnent un accès total à l’explorateur de fichier natif et non son équivalent « web », qu’ils donnent accès à un panneau de configuration digne de ce nom et qu’ils laissent la possibilité d’utiliser à 100% l’OS même sans connexion (hors applications web), je ne retournerai pas sur Jolicloud.
Anecdote : sur mon deuxième netbook, Windows 7 était préinstallé : en réinstallant mon JoliOS en fier défenseur du libre, j’ai perdu toutes les touches fonctions et le touchpad multitouch sur un Asus 1015PE. Et même ça, qui aurait insupporté n’importe quel utilisateur et qui m’énervait quand même beaucoup (ne pas pouvoir désactiver le Wi-fi ou le touchpad, c’est vraiment lourd), j’ai persévéré en bon « early adopter » comblé. JoliOS a été la goutte d’eau qui a fait éclater le nuage.